Pionnière – Sylvia Townsend Warner

Que vous soyez spécialistes en littérature ou non importe peu, vous n’aurez sûrement jamais entendu parler de l’autrice britannique Sylvia Townsend Warner. Tout aussi prolifique et versatile, voire davantage, que ses contemporains Louis McNeice, Philip Larkin ou encore T. S. Eliot, elle n’a pour autant pas eu accès à la même canonisation dans le panthéon littéraire britannique. Sa biographe Claire Harman, dans l’introduction des Collected Poems de Warner, se questionne ironiquement sur la marginalité multifactorielle de cette dernière : serait-ce parce qu’elle est une femme ? Mais en plus de cela, une femme engagée dans le communisme ? Oh, et il y a encore plus dérangeant… Il faut ajouter on top of that qu’elle s’avère être lesbienne.

Sylvia Townsend Warner

En effet, Harman nous fait comprendre que Sylvia T. Warner est de facto conditionnée par une triple marginalisation dans le milieu littéraire du vingtième siècle. La biographe souhaite cependant la rapprocher de monstres littéraires, dont l’impact artistique autant que politique n’est plus à prouver, tels que William Blake, John Keats, Samuel Taylor Coleridge… et ce sous le terme de « Communion ». Sylvia Townsend Warner pourrait alors prétendre au partage d’un destin commun avec le canon poétique. Il s’agit donc ici de mettre en lumière, à juste titre, l’œuvre non seulement prolifique mais aussi innovante, subversive, engagée, politisée et extrêmement moderne de cette autrice. Un article de The Guardian datant de 2012 titre à son sujet « Sylvia Townsend Warner: The Neglected Writer ». La journaliste Sarah Waters, elle-même autrice queer, explicite le triple vecteur d’invisibilité souligné plus haut, un paradoxe frappant aux vues de sa production littéraire et de son action politique. Sylvia Townsend Warner est née le 6 décembre 1893 dans le nord-ouest de l’Angleterre, à Harrow on the Hill et décédée le 1e mai 1978, alors âgée de 84 ans. Tout au long de sa vie, Warner semble avoir été animée par un vif désir d’écriture et avoir été viscéralement touche-à-tout. Elle a commencé sa carrière dans la musicologie, avec déjà un certain goût pour la poésie, puisqu’elle mettait notamment en musique les poèmes de Walt Whitman ou encore de Thomas Hardy. Elle est l’autrice de non pas moins de sept romans, de dix-neuf recueils de nouvelles, et d’innombrables poèmes, regroupés dans deux recueils. En plus de cela, elle écrivit des articles pour le pendant plus de quarante ans et traduisit en anglais le fameux essai littéraire de Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve. Malgré ce parcours impressionnant, la mère de Sylvia considérait sa fille comme un échec : elle était aux antipodes de l’idéal victorien de « the Angel in the House », promu par Coventry Patmore, et dont le début du vingtième siècle portait encore les marques.

Il est bon de rappeler que la jeunesse de Sylvia fut marquée par l’irruption de la Première Guerre Mondiale, qui l’empêcha d’ailleurs d’aller étudier la musique à l’étranger. Claire Harman, dans son introduction aux Collected Poems de Warner, précise que la guerre agit en tant que « haunted presence » dans ses premiers poèmes. Cela explique alors en grande partie son engagement politique, notamment au sein du Parti Communiste et au sujet de la guerre civile en Espagne. Cet engagement politique transparaît dans sa littérature, on le voit par exemple After the Death of Don Juan, qui est une allégorie de la guerre civile espagnole. De la même manière, son roman le plus connu (ou devrais-je dire le moins méconnu), Lolly Willowes, publié en 1926, porte les traces spectrales des fantômes d’un passé guerrier, dans l’Angleterre post-traumatique. Le roman semble ainsi mimétique de son propre parcours, de son propre vécu. Sarah Waters, dans son article, emploie les termes de « satire » ainsi que de « force politique » pour qualifier l’impact du roman. Les personnages du roman représentent le peuple d’Angleterre laissé à l’abandon et courant à sa perte pendant le tumulte de cette période. C’est une époque marquée par une crise économique et donc par des grèves et une agitation sociale, mais aussi plus insidieusement par la montée silencieuse du fascisme. La portée politique du roman est intéressante et « pionnière » en ce sens que l’œuvre ne délivre pas le point de vue des traditionnels « héros » de guerre, mais s’attarde plutôt sur les invisibles dommages collatéraux de cet événement. En effet, l’héroïne du roman offre un regard oblique sur l’époque, son parcours permet de saisir à quel point les jeunes femmes n’étaient rien d’autre que la « propriété » des hommes. Sarah Waters, toujours dans ce même article du Guardian, souligne d’ailleurs combien le roman est novateur en termes de vision constructiviste du genre et de la sexualité, allant à l’encontre du paradigme essentialiste qui régnait en maître à l’entre-deux-guerres. Au sein d’une critique de ce roman, la journaliste Lucy Scholes explique :

Lolly Willowes calls for « a life of one’s own » three years before Virginia Woolf’s impassioned cry for a room. « We have more need of you, » she explains to the devil. « Women have such vivid imaginations, and lead such dull lives. Their pleasure in life is so soon over; they are so dependent upon others, and their dependence so soon becomes a nuisance. » With its clear feminist agenda, Lolly Willowes holds its own among Townsend Warner’s historical fiction, but it’s also an elegantly enchanting tale that transcends its era.

(Lolly Willowes by Sylvia Townsend Warner – Rewiew, The Guardian, Lucy Scholes, March, 2012)

La journaliste insiste donc bien sur le caractère proleptique de l’œuvre, qui serait annonciatrice des revendications de l’autrice Virginia Woolf. Nous pouvons même aller plus loin dans cette dimension, en notant que se profile également dans le travail de Sylvia Townsend Warner la thèse révolutionnaire de Judith Butler, énoncée dans Gender Trouble (1990), en matière de vision constructiviste du genre, vision qui permet d’envisager la femme sous un angle nouveau, en tant qu’être capable d’action politique aux conséquences irréversibles. Le communisme est également un paramètre essentiel de sa carrière, il est parfois frontalement adressé dans ses romans, comme c’est le cas pour Summer Will Show, roman à propos duquel Harman qui raconte l’engagement politique progressif d’une jeune femme dans le Paris révolutionnaire de 1848. Claire Harman, sa biographe, explique que cette histoire miroite grandement l’engagement de Warner :

The story of the heroine’s gradual involvement in revolutionary politics in some part mirrors Warner’s own espousal of communism in 1935, to which she was actively and enthusiastically committed for many years. She and Ackland went to Barcelona during the Spanish Civil War in 1936 to work with the Red Cross and in 1937 were delegates at the International Writers’ Conference in Madrid. Though Ackland later renounced communism, Warner’s political sympathies remained strongly left-wing, and she was for some years a member of the executive committee of the Association of Writers for Intellectual Liberty.

(Claire Harman, Oxford Dictionary of National Biography : Sylvia Townsend Warner)

Ainsi, Sylvia T. Warner semble user de la littérature en accord avec ses positions politiques, et au-delà de cela, elle semble même considérer la littérature comme un medium d’action politique réellement percutant. En cela, elle rejoint l’idée de l’essayiste Jacques Rancière, selon laquelle il se jouerait dans la littérature une « redistribution du sensible » qui servirait la cause politique, extraite de l’ouvrage Le partage du sensible. Si la littérature de Warner s’attelle à donner une voix et une visibilité à ceux que l’on contraint normalement au mutisme, alors son importance est, thématiquement et esthétiquement parlant, d’ordre politique. Il est aussi nécessaire de noter que même si la poésie de Sylvia Townsend Warner revêt une portée historique, celle-ci ne s’attelle jamais à conter l’Histoire avec un grand « H », mais plutôt à en prendre le parfait contre-pied, en déconstruisant le discours dominant pour retranscrire l’histoire depuis la marge. Il s’agit d’une mise en valeur qui ne canonise pas mais qui exacerbe la marge, et qui évite ainsi la reproduction de la domination. Depuis le structuralisme, nous savons que l’Histoire est faite de discours bien plus que de faits. Ainsi, il est aisé de comprendre que ce qui se joue, c’est moins ce qui s’est réellement déroulé que la personne qui sera en position de raconter les faits, et donc de nourrir le discours dominant. Aussi, le je lyrique de l’autrice est toujours ce que Claire Harman appelle un « un-heroic subject », et l’on remarque à la lecture de ses poèmes que Sylvia Townsend Warner écrit beaucoup à propos des anonymes, des gens du commun, contrits dans le silence… Elle se joint à leur destin tragique, celui d’une paradoxale existence dans et par l’oubli, comme dans le poème Quiet Neighbours datant de 1922. Dans ce texte, Warner décrit les gens de Londres selon une dynamique du proche et du lointain : elle se détache d’eux dans un premier temps, avec le pronom « they », qui les distance et les rend anonymes. Cependant, le texte se clôt sur ce constat unificateur : « For my life has grown quiet, / As quiet as theirs ; ». Ici, l’artiste semble nous dépeindre le sort de la figure féminine pendant cet entre-deux-guerres. En se dessinant un destin commun avec des gens aux allures de natures mortes ; Warner signe l’annihilation de la création et l’immersion dans la norme qui fait se taire les marginaux (forcés de rester « quiet »). La dimension socio-politique de la poésie de Sylvia T. Warner est visible dans de nombreux textes, le dernier que je souhaite citer n’est autre que The Scapegoat. La figure du « bouc émissaire » est un tropisme en littérature : il est célébré pour sa non-appartenance aux codes de la société. Oppressé dans le cadre normé, le « scapegoat » se voit promu de liberté, dans l’espace du texte poétique. Sylvia T. Warner fait le portrait d’un marginal insouciant et libre de danser, libéré de ses chaînes : « Dancing with a careless heart », « The scapegoat dances on and on. » Ce poème permet de conclure et de mieux comprendre les arguments de l’autrice. En effet, dans le texte poétique subsiste des traces d’oppression, présentes en creux. Si le marginal parvient à avoir accès à cette liberté de mouvement et à cette quiétude d’esprit, c’est au prix d’une vie cachée, dans le secret, l’isolement, la solitude : « in the desert hidden apart, » « In the desert all alone » sont les deux indices permettant de le situer. Cette mise à l’écart et cette notion de personnalité cachée, nécessaires à l’expression artistique, semblent bien être le reflet de la carrière politique et littéraire de Sylvia Townsend Warner. En effet, qu’il s’agisse des publications poétiques délibérément lesbiens et érotiques co-écrits sa compagne Valentine Ackland (comme Whether a Dove or a Seagull, publié en 1933), ou des ouvrages prenant position sur les conflits en Europe faisant alors rage, ces œuvres n’ont pas su obtenir la réception ni la reconnaissance légitimes. Les tenants et les aboutissants n’ont pas été saisis dans leur intégralité, Valentine a par exemple joué de son prénom androgyne (qu’elle s’est d’ailleurs choisi) pour faire « valider » une romance que l’on peut croire hétérosexuelle. En outre, lorsque le genre féminin de cette dernière fut découvert, nombreuses furent les critiques qui minimisèrent la sensualité de leurs co-créations.

Il existe donc chez Sylvia Townsend Warner une véritable « politique de la littérature », pour reprendre la notion introduite par Jacques Rancière. C’est une plongée inédite et aventureuse qui vous est proposée, dans les méandres queer et socialistes d’un corpus autant gigantesque que varié, une mosaïque colorée au sein de laquelle on se plaît à vagabonder. Œuvre et carrière plus impressionnantes que prévu, pour une autrice quasiment inconnue et ignorée, me direz-vous ? Women[‘s] always are.

Ce portrait a été réalisé par Marion Cartier, lectrice de français à l’Université de Leeds, Yorkshire, Angleterre. Vous pouvez suivre ses activités sur son site personnel, sharingmusicartthoughts (Sharing Music/Art Thoughts).

Notice Biographique

Sylvia Townsend Warner (6 décembre 1893 – 1er mai 1978) est une écrivaine britannique. Très passionnée dès son jeune âge, elle a commencé sa carrière en tant que musicologue, ce qui lui valu une publication (Tudor Church Music, 1922-1929, avec Thomas Tallis et John Traverner) à la prestigieuse Université d’Oxford. Elle s’épanouit ensuite dans la région de Dorset, au contact de l’écrivain Theodore Powys. Elle écrit de la poésie mais publie avant toute chose un roman, Lolly Willowes, en 1926. En cette même année, Warner fait une rencontre déterminante ; celle de Valentine Ackland. Elles vécurent ensemble et amoureuses jusqu’à la mort de Valentine en 1938, à la suite d’un cancer du sein. Elles ont co-écrit un recueil poétique intitulé Whether a Dove or a Seagull. Warner, de son côté, voit ses nouvelles publiées par le New Yorker. En parallèle d’une carrière littéraire qui commence à prendre son essor, Sylvia Townsend Warner et Valentine Ackland s’engagent politiquement, en 1935, dans le mouvement communiste. Les deux femmes dévoueront une grande partie de leur vie à la défense des droits des travailleurs, notamment agricoles, et iront par deux fois en Espagne pour jouer un rôle dans la guerre civile qui s’y déroule alors. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Sylvia Townsend Warner fait ouvrir plusieurs centres de réfugiés. Son engagement politique transparaît dans plusieurs de ses romans. Warner fait publier une anthologie de Valentine Ackland à titre posthume et s’éteint quelques années plus tard, en 1978.

Sources primaires

Warner, Sylvia T., Lolly Willowes, introduction of Sarah Waters, Virago ed. (International Publisher of Books by Women), 2012 (1926).

Warner, Sylvia T., Summer Will Show, NYRB Classics : New-York, 2009 (1936).

Warner, Sylvia T., After the Death of Don Juan, Virago ed., 1989 (1938).

Warner, Sylvia T., New Collected Poems, edited with an introduction by Claire Harman, Carcanet : Manchester, 2008.

Sources secondaires

Butler, Judith. Gender Trouble, Routledge : Londres, 1990.

Harman, Claire. Sylvia Townsend Warner : A Biography, Minerva, 1991.

Rancière, Jacques. Le partage du sensible, La Fabrique : Paris, 2000.

Rancière, Jacques. Politique de la littérature, Galilée : Paris, 2007.

Scholes, Lucy. « Lolly Willowes by Sylvia Townsend Warner – a review », The Guardian, March 2012.

Waters, Sarah. « Sylvia Townsend Warner : the Neglected Writer », The Guardian, March 2012.

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