Pionnière – Gerda Taro

En pleine Guerre d’Espagne, peu avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale, se joue une pièce romanesque et tragique : Taro et Capa, jeunes, talentueux et amoureux, sont une sorte de Roméo et Juliette du photojournalisme. Pourtant, pendant de très longues années l’histoire ne retiendra que le pseudonyme de Roméo, un Robert Capa consacré « plus grand photographe de guerre du monde », et cofondateur de la mythique agence Magnum. Juliette, quant à elle, se faisait appeler Gerda Taro, elle fut sa compagne, sa promotrice puis sa partenaire de reportage avant de voler de ses propres ailes. C’est finalement au cœur de l’action, sur le front de la guerre d’Espagne, qu’elle disparaît prématurément à l’âge de 26 ans, fauchée accidentellement par un char républicain. Bien plus que l’image de la femme dans l’ombre d’un grand homme, elle mérite aujourd’hui sa réhabilitation comme pionnière du photojournalisme.

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Eternelle déracinée

Gerta Pohorylle née le 1er aout 1910 à Stuttgart en Allemagne. Son nom trahit des origines juives polonaises : ses parents originaires de Galicie ont, comme beaucoup d’autres, fui les violences antisémites, guerres et pogroms entre 1880 et 1914. Gerta grandit dans une famille commerçante de la petite bourgeoisie. Elle passe son adolescence dans une très chic pension suisse puis au Königin-Charlotte Realschule de Stuttgart où elle recevra une éducation bourgeoise, apprendra le commerce, la politique, l’art ainsi que plusieurs langues.

Les Pohorylle quittent Stuttgart en 1930 pour des raisons problèmes financiers, Gerta est alors âgée de 20 ans et découvre la ville de Leipzig. C’est là qu’elle commencera à fréquenter des milieux révolutionnaires et de gauche opposés à la montée du nazisme, et notamment un étudiant en médecine du nom de Georg Kuritzke à qui est attribuée son éducation politique. Au début de l’année 1933 et l’accession au pouvoir de Adolf Hitler, elle passe une courte période en prison : les opposants politiques et intellectuels sont traqués, Gerta est accusée de distribution de tracts interdits et de sympathies communistes. Les nazis sont, de plus, à la recherche de ses frères, comme elle, juifs.

Avant la fin de l’année 1933, Gerta sort de prison grâce à son passeport polonais et fuit l’Allemagne, seule, pour s’installer en exil à Paris. De très nombreux opposants politiques entreprennent le même voyage durant cette époque marquée par l’implacable mise en place de l’ambition totalitaire du régime nazi : Hitler, alors chancelier, obtient les pleins pouvoirs en mars 1933 avant d’être proclamé Führer du IIIe Reich en août 1934.

La vie à Paris est difficile pour les émigrés politiques dans une France économiquement haletante, durement touchée par la Grande Dépression mondiale de 1929. Gerta subsiste de travail au noir, de petits boulots, elle sera fille au pair, dactylographe, secrétaire… Avec son amie Ruth Cerf, elle partage le loyer d’une chambre du square de Port-Royal, dans le XIIIe arrondissement. Pendant ces temps libre, elle fréquente des cafés du quartier Montparnasse, le Dôme, le Café Capoulade. C’est là qu’elle va intégrer des groupes d’artistes et d’intellectuels politisés qui s’y retrouvent lors de réunions agitées, des révolutionnaires, des membres en exil du SAP (le Parti socialiste des travailleurs allemand). Elle y croisera par exemple le jeune Willy Brandt, qui deviendra chancelier de la République fédérale d’Allemagne plusieurs décennies plus tard.

Elle y rencontrera aussi un jeune photographe hongrois sans-le-sou à l’allure de tsigane, et répondant au nom de Endre Erno Friedmann, francisé André Friedmann. Lui aussi est juif, lui aussi est un révolutionnaire. Exilé une première fois de Hongrie vers Berlin en 1930 à l’âge de 17 ans, il apprendra la photographie pendant son séjour en Allemagne. Mais là encore, dès 1933, il ne fait pas bon vivre pour un immigré juif socialisant, et il est contraint à fuir le nazisme vers la France.

Nouvelle vie, nouveaux noms

Gerta commence ainsi à travailler avec André en 1934 : connaissant les rudiments de la photographie, elle lui demande de lui enseigner le métier dans le but de devenir elle aussi professionnelle, avec une carte de presse – chose extrêmement difficile pour une femme à cette époque. En échange, elle l’assiste dans ces travaux, elle joue un rôle de secrétaire, elle tape les légendes de ses photos pour leur donner un aspect plus sérieux. Rapidement, cette relation professionnelle tourne à la romance amoureuse.

Bien plus qu’une secrétaire, elle est la promotrice du travail de André, allant avec beaucoup d’audace à la rencontre des éditeurs et des patrons de presse pour vendre ses photos. Mais, frappée par le caractère trop peu rémunérateur de cette activité, et ce, malgré le talent qu’elle perçoit chez André, elle décide de prendre en main la carrière de celui-ci : elle fait le pari de lui construire un personnage, pour effacer l’image de l’indigent émigré juif hongrois. Elle le convainc d’investir dans son apparence jusqu’alors trop négligée, et lui invente un nom : c’est ainsi que Robert Capa, mystérieux grand photoreporter américain, voit le jour. Pour dissimuler la supercherie – André parlant à peine anglais –, Capa doit être pratiquement inaccessible, continuellement en reportage. Le nom est une déformation du patronyme du réalisateur Franck Capra, le prénom est emprunté à l’acteur Robert Taylor. Elle en profite pour changer son propre nom, et elle aussi se forger un personnage : Gerta Pohorylle devint Gerda Taro – probablement en référence à l’artiste japonais Tarō Okamoto, vivant à Paris à la même époque.

Taro & Capa

Le rôle inventé par Gerda s’avère être un coup de génie, et Robert Capa gagne rapidement en popularité… augmentant d’autant plus le prix de vente de ses clichés. Les rédacteurs en chefs découvrent le subterfuge, mais sa carrière est lancée et personne ne remet en question son talent. En octobre 1935, Gerda décroche à son tour un poste de photographe dans l’agence Alliance-Photo de Maria Eisner – photographe italienne qui cofondera Magnum avec Capa et plusieurs autres en 1947. Dès lors, elle pourra partir en reportage avec Robert, affinant sa technique photographique, apprenant toujours plus à ses côtés sur le terrain et en laboratoire. Elle obtiendra sa carte de presse en février 1936.

Robert se fera une renommée en couvrant, entre autres, la grève générale et les manifestations du Front populaire en 1936. C’est finalement en juillet de la même année que Taro et Capa ont une occasion unique de réellement travailler ensemble : la guerre civile espagnole éclate, trouvant son origine dans les soulèvements nationalistes menés par le général Francisco Franco. Tous deux militants antifascistes, ils s’envolent vers la péninsule ibérique pour suivre au front les soldats des brigades internationales, le « camp républicain » combattant la rébellion nationaliste. Dans une pratique de photo-reportage teinté de militantisme, ils veulent provoquer l’émotion dans l’opinion publique en France pour que le gouvernement de Léon Blum s’engage militairement aux côtés de la République espagnole.

Leur périple commence à Barcelone, dans une région catalane sous le contrôle d’anarchistes en lutte contre le franquisme. Puis ils se rendent au front où les combats opposent directement républicains – largement soutenus par les brigades de l’internationale communiste – et fascistes – appuyés par l’Allemagne de Hitler et l’Italie de Mussolini. La célébrissime photo « la mort d’un soldat républicain » date de cette époque. Ils rentrent à Paris à l’automne 1936.

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Gerda Taro © International Center of Photography
SPAIN. Near Huesca. Aragon front. Republican soldiers. August-September 1936

Mais dès février 1937, ils retournent en Espagne, alors que les nationalistes et l’Axe Berlin-Rome gagnent du terrain face à des troupes internationales désorganisées. Dans la débâcle qui s’annonce, et prenant conscience de l’impact politique mal maîtrisé de leurs photos, Robert Capa décide de quitter l’Espagne. Gerda, dans un profond désir d’indépendance, reste seule pour couvrir la guerre, toujours plus près des combats, et signant désormais ses photos de son nom.

À la fin du mois de juillet, elle se trouve près de Madrid, dans la petite ville de Brunete, théâtre d’une vaste bataille. Alors que les troupes républicaines débordées désertent la ville, Gerda s’accroche à une voiture et sera victime d’une collision avec un char. Elle décèdera le lendemain. Elle sera inhumée au Père Lachaise le 1er aout 1937, jour où elle aurait dû fêter son 27ème anniversaire. Les communistes en font une héroïne, comme symbole de la lutte antifasciste : la cérémonie rassemble des dizaines de milliers de personnes.

Postérité

Pourtant, le travail de Gerda Taro fut très longtemps relégué au second rang, dans l’ombre écrasante de Robert Capa. En effet, à des fins purement commerciales, les photos du couple de reporter sont le plus souvent signées du nom de Capa, ou au mieux du sigle « Capa et Taro » : la vente des clichés est ainsi plus aisée du fait de la renommée de celui-ci. Des polémiques récentes tendent à indiquer que des photos attribuées à Capa ont en réalité été prises par Gerda Taro. Si un détail technique permet dans un premier temps de différencier leurs travaux – lui utilise un Leica au format 24×36, tandis qu’elle shoot avec un Rolleiflex moyen format –, la distinction n’a plus lieu d’être quand, plus tard, les deux utiliseront des appareils Leica. Il faudra attendre 2007 pour que l’International Center of Photography (ICP) fondé par Cornell Capa – le frère de Robert –, mette en place une exposition entièrement consacrée au travail de Gerda Taro.

Ce portrait a été réalisé par François Pène, analyste en Relations Internationales. Vous pouvez suivre ses activités sur LinkedIn.

Notice Biographique

1910 : naissance à Stuttgart

1930 : installation à Leipzig, initiation aux milieux de gauches révolutionnaires

1933 : emprisonnement par les nazis puis fuite à Paris

1934 : rencontre avec André Friedmann

1934 : début de sa professionnalisation

1935 : emploi pour l’agence Alliance-photo

1936 : obtention de sa carte de presse

1936 : premier reportage, avec Capa, sur la guerre d’Espagne

1937 : second reportage, seule, sur la guerre d’Espagne

1937 : décès de Gerda Taro près de Madrid

Sources

  • Stéphanie Duncan, « Gerda Taro et Robert Capa, une passion photographique », Autant en emporte l’Histoire, 1er janvier 2017, France Inter
  • Thierry do Espirito « Gerda Taro, photographe révolutionnaire », tde.fr
  • Thierry do Espirito « Robert Capa, photographe légendaire », tde.fr
  • Liliane Charrier, « Derrière le photographe Robert Capa : cherchez la femme », 22 décembre 2015, TV5Monde
  • Madeleine Launay, « Gerda Taro : la compagne de Capa sort de l’ombre », 26 juillet 2017, Polka Magazine
  • Sophie Billard, « Gerda Taro, photo-reporters de l’ombre », 6 janvier 2017, l’Histoire par les femmes
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