Quand le Social devient une Stratégie Militaire

La politique de consolidation de la sécurité démocratique d’Alvaro Uribe

A l’occasion du 1er anniversaire de la signature des accords de paix avec les FARC en Colombie (fin novembre 2017), il est intéressant de revenir sur la stratégie politique de résolution des conflits tournée vers le social qu’Alvaro Uribe avait expérimentée pendant ses deux mandats, dans le but de délégitimiser les groupes armés en Colombie.

Pendant plus de 50 ans, l’ELN, les FARC, des groupes paramilitaires (AUC) et des cartels ont contrôlé des territoires plus ou moins grands de Colombie, au détriment de la souveraineté de l’Etat colombien, s’y appropriant terres et ressources, et provoquant le déplacement des populations locales. L’approche traditionnelle de sécurité de l’Etat colombien est longtemps restée impuissante face à des stratégies de guérilla et de guerre mobile qui s’appuient sur des territoires reculés, des populations paysannes délaissées et révoltées, et avec une armée colombienne « faiblement professionnalisée et modernisée », formée de militaires « mal entraînés, mal commandés et mal équipés »[1].

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Nées en 1964 à la suite de luttes entre paysans et propriétaires terriens, les FARC sont une guérilla communiste dont le programme prévoit notamment une redistribution des terres aux paysans qui les cultivent, 50% du budget de l’Etat dédié aux investissements dans le social et un meilleur accès au crédit pour les paysans. L’ELN, inspirée par la révolution cubaine, a été créée en 1964. Elle entend établir un gouvernement démocratique et populaire, et comporte notamment dans son programme, la redistribution des terres aux paysans, l’école gratuite et pour tous, un plan de lutte contre l’analphabétisme ainsi que le respect des droits des peuples indigènes. Les groupes paramilitaires, en revanche, se réclamant plutôt de l’extrême-droite, se sont formés en réponse aux activités des groupes d’extrême-gauche cités précédemment, et se sont spécialisés dans le narcotrafic. A l’origine de ces groupes on retrouve donc des propriétaires terriens et d’anciens militaires. Certains, comme Javier Giraldo, considèrent ce troisième acteur comme « le bras clandestin et illégal de l’Etat »[2].

La politique de sécurité démocratique d’Alvaro Uribe s’inscrivait donc dans une stratégie de reconquête du territoire colombien après un énième échec des négociations avec les FARC et de nombreux échecs militaires du côté du gouvernement colombien. Initiée par Alvaro Uribe en 2002, cette approche globale prévoyait dans son ajustement stratégique de 2006 (PCSD), en plus de l’aspect militaire et sécuritaire, un volet axé sur le social. Ce qui nous intéresse ici est donc d’étudier comment l’investissement dans le social peut participer à la résolution de conflits, là où le tout-militaire échoue, notamment face à des conflits dits « nouveaux », plus flous et asymétriques.

L’approche globale ou la prise en compte de la dimension sociale des confits comme facteur du conflit et stratégie de résolution

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  • Les nouvelles conflictualités et l’approche globale

Les nouvelles conflictualités sont le résultat de l’abandon progressif de la stratégie guerrière classique bipolaire où les parties impliquées sont de force plus ou moins égales et de même nature. La prolifération d’acteurs politiques et paramilitaires non-étatiques contribue à l’émergence de conflits dits nouveaux, souvent asymétriques, opposant forts et faibles. Cette asymétrie oblige les « faibles » à user de nouvelles stratégies et tactiques comme la subversion, la guérilla, les attaques ciblées (attentats), et à adopter un caractère transnational, mobile et imprévisible. L’approche globale part donc d’un constat d’échec des stratégies militaires classiques face à ces nouvelles conflictualités, et entend intégrer la reconstruction, à travers un investissement social, dans la définition de l’approche sécuritaire.

Jean Coulloume-Labarthe définit six principes pour caractériser les modalités d’intervention dans l’approche globale : « la cohérence, l’anticipation, l’adaptabilité, la permanence, la légitimation et la résilience »[3]. Ainsi l’objectif doit être précis, et une concertation entre les acteurs étatiques est nécessaire, c’est la cohérence. L’anticipation inclut une analyse contextuelle, le recueil d’informations, la « surveillance préventive des réseaux » et des actions de dissuasion. Parce que les opinions publiques sont sensibles, et les nouvelles conflictualités imprévisibles, la permanence, la pertinence et l’adéquation des actions sont nécessaires. De même, l’adhésion des populations aux actions est requise, c’est la légitimation. Parce que les populations sont les cibles principales des nouveaux conflits, leur résilience est importante, et cela passe notamment par des infrastructures et des réseaux solides.[4] Ce que l’on entrevoit dans ces six principes, c’est que ces conflits ne concernent pas que les parties impliquées, mais ont tendance à déborder sur d’autres acteurs et d’autres cibles, comme les populations. On comprend alors à quel point il est utile d’avoir une approche qui prend en compte de manière globale et locale tous les effets et toutes les causes de ces conflits. Selon cette approche, la résolution pérenne d’un conflit passe également par la prévention, et non plus seulement par l’élimination de l’adversaire. Cela passe donc par le retour de l’Etat de droit, la reconstruction, et l’investissement.

  • Le concept de « sécurité humaine » du PNUD

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L’approche globale renvoie au concept de sécurité humaine développée par le PNUD en 1994. Selon ce concept, la sécurité des êtres humains n’est pas garantie par la seule sécurité de l’Etat. Pour protéger les libertés fondamentales des êtres humains et ainsi leur permettre d’utiliser au mieux leurs capacités et de s’épanouir, il faut prendre en compte différentes dimensions que sont la sécurité économique (pauvreté, chômage), alimentaire (famine), sanitaire (manque d’accès aux soins de santé), environnementale (pollution, catastrophes naturelles, rareté des ressources), personnelle (violence, terrorisme, criminalité), communautaire (tensions sectaires, religieuses) et politique (censure des médias, répression de l’opposition politique)[5]. La sécurité humaine se concentre sur l’individu car « ce sont les individus qui en dernier ressort ressentent les effets des différentes formes d’insécurité dans leur quotidien et voient souvent leur vie sombrer subitement dans le désespoir, et parfois de manière irréversible »[6]. Ce sont des individus qui en Colombie subissent directement et indirectement le conflit entre l’Etat et les groupes armés, et ce sont eux qui sont potentiellement susceptibles de rejoindre les rangs des groupes armés ou de leur fournir des ressources, des abris et des informations. Il est donc intéressant de travailler, à la fois à l’échelle de l’Etat et à l’échelle de l’individu. Insécurité, tension, violence et conflit font partie du même cercle vicieux. Le concept de sécurité étant alors plurisectoriel, il faut une approche pluridisciplinaire pour l’assurer de manière pérenne et contribuer à la résolution des conflits.

  • Spécificités de la politique de consolidation de la sécurité démocratique d’Alvaro Uribe

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Là où les groupes armés s’appuyaient sur les populations rurales, il était essentiel pour l’Etat de regagner une légitimité aux yeux de ces derniers. Il s’agissait donc pour l’Etat colombien, de gagner une guerre politique et idéologique, de façon durable. Ainsi, si la politique de sécurité démocratique visait à récupérer les territoires aux mains des groupes armées, la politique de consolidation de la sécurité démocratique visait, elle, à les conserver, en coordonnant des actions militaires et une modernisation de l’armée avec des actions politiques, économiques et sociales.

Dans cette optique, l’amélioration des conditions de vie des citoyens, même dans les zones les plus reculées, devient un enjeu stratégique. Ceci se traduit notamment par la réhabilitation des infrastructures locales (égouts, écoles, hôpitaux, réseau routier), une présence de l’Etat renforcée (notamment au niveau de la représentation politique), une lutte contre la criminalité et les trafics, puisque la sécurité humaine dans tous ses aspects participe au développement et à l’apaisement des conflits, et des interventions humanitaires (développement de l’agriculture). Enfin, une stratégie de communication accompagne ces actions, à la fois pour contrer l’attrait des groupes armés sur les populations, et pour redorer l’image de l’Etat auprès de ces mêmes populations. Le réseau de communication et de renseignement permet également de faire remonter des informations, afin d’adapter au mieux l’intervention de l’Etat aux besoins locaux. Se tourner vers la population, et la prendre en considération, c’est l’occasion d’avoir un retour non négligeable sur l’efficacité des politiques, mais également d’impliquer la population dans la collecte de données contre la criminalité et les trafics.

Bilan de la politique de sécurité démocratique (2002) et de la politique de consolidation de la sécurité démocratique (2006)

  • Bilan positif par rapport aux stratégies précédentes

Au niveau de l’opinion publique, cette politique de sécurité a été relativement bien perçue par la population, contribuant à la réélection d’Uribe en 2006. De même, l’armée dans son ensemble, a pu améliorer son image[7].

Parmi les résultats les plus significatifs de la politique de sécurité démocratique, on peut citer une baisse du nombre de morts violentes depuis 2002, une baisse du nombre d’enlèvements et de prises d’otage, une augmentation de la sécurité le long des grands axes routiers et une baisse du nombre de sabotage d’infrastructures (oléoducs, télécommunication)[8]. Certaines zones ont été récupérées, et les populations habitant ces zones, ne subissant plus d’extorsion, les ressources des groupes armés en ont été réduites. De nombreuses saisies de drogue ont été effectuées et des laboratoires de production de cocaïne ont été détruits[9]. De même, le nombre de combattants paramilitaires a diminué[10] dans le cadre des négociations de paix entre le gouvernement et les AUC, notamment avec la loi « Justice et Paix » qui amnistiait les démobilisés s’ils coopéraient avec la justice.

  • Mais nuancé

Cependant certaines de ces avancées ne se sont pas maintenues au-delà de 2008, année qui a vu resurgir une montée des actes de terrorisme, des délits d’extorsion, et du nombre d’actions des groupes armés. De plus, la Colombie dans son ensemble n’a pas bénéficié de la même façon de cette politique de sécurité démocratique. Quelques départements tels que Nariño, Córdoba, Putumayo, Cauca, Guaviare ont vu leur taux d’homicide augmenter, et certaines zones reculées ont vu leur sécurité urbaine sacrifiée au profit de la lutte contre les groupes armés[11].

De même, il est impossible de ne pas mentionner le cas des faux positifs, révélant en 2008 que l’armée colombienne avait tué des civils, maquillant les cadavres pour faire croire à des combattants guérilleros morts au combat, dans le but d’améliorer les résultats de l’action du gouvernement. Ainsi le bilan de la politique de sécurité démocratique au niveau des droits de l’homme n’est pas brillant : augmentation des exécutions extrajudiciaires, déplacements forcés, violences sexuelles perpétrées par des membres des forces armées et détentions arbitraires[12]. Or tout cela, pour une politique qui mise sur la communication et la légitimation peut avoir un effet dévastateur (cf les points « cohérence », « légitimation » et « résilience » de Jean Coulloume-Labarthe, cités plus haut).

De plus, si le nombre de combattants au sein des groupes armés a diminué, le nombre de ces groupes a, lui, augmenté. A la suite des démobilisations des AUC, des groupes criminels émergents (Bacrim) se sont spécialisés dans les enlèvements, le trafic de drogue et le proxénétisme[13].

Enfin, Alvaro Uribe ne prévoyait pas, dans sa stratégie, de négocier avec les FARC[14], et c’est peut-être là que réside le défaut majeur de sa politique. Il est plus facile de résoudre un conflit si on peut négocier avec son adversaire, en lui laissant une porte de sortie, comme il l’avait fait avec les AUC. Un adversaire acculé est d’autant plus dangereux qu’il n’a rien à perdre. Si la politique d’Alvaro Uribe a contribué à l’affaiblissement des groupes armées, et donc à les amener sur la table des négociations, ce n’est qu’après la fin de son deuxième mandat (qui s’est terminé en 2010), soit en 2012, que des négociations ont été entamées entre le gouvernement colombien et les FARC en vue de la signature d’un accord de paix. En 2014 l’ELN a également enclenché des négociations pour un possible accord de paix avec le gouvernement colombien.

  • Avec un problème de fond non résolu

Le problème de fond, qui est celui de la possession des terres persiste, alors même que c’est un des facteurs originels du conflit, et une des revendications premières des FARC. Ce n’est qu’à partir de 2012, et donc après la politique d’Alvaro Uribe, qu’une loi a esquissé le retour à la propriété pour les paysans qui avaient été déplacés de force (loi sur les victimes et la restitution de terres). Cependant cette loi présente de nombreuses lacunes face à la réalité du contexte. Outre la lenteur du processus, les personnes déplacées qui retrouvent un titre de propriété ne peuvent souvent pas jouir de leurs droits, à cause des menaces et violences qu’elles subissent lorsqu’elles essaient de retourner sur leurs terres[15]. Or, cet obstacle à la propriété est un frein au développement des régions rurales (pas d’accès au crédit sans titre de propriété), ce qui entretient les tensions sociales et donc le conflit, au risque de compromettre la durabilité d’une paix[16]. Amnesty International parle de « 8 millions d’hectares acquis illégalement »[17].

Conclusion

Aujourd’hui, 15 ans après le début de la politique de sécurité démocratique d’Alvaro Uribe, on peut prendre un certain recul sur les effets de cette stratégie de contre-insurrection : si elle a permis un affaiblissement des groupes armés qui contestaient l’autorité de l’Etat, elle a aussi révélé quelques disfonctionnement au sein des institutions de ce même Etat, notamment à travers le cas des faux positifs et des atteintes aux droits de l’homme. La Communication étant clé dans cette approche qui entend regagner une légitimité aux yeux des populations délaissées, la transparence et l’éthique dans chacune des actions du gouvernement doivent suivre pour que l’effet soit réel et positif.

En 2016, un accord de paix a été signé entre le gouvernement et le chef des FARC. Cet accord de paix, soumis au référendum populaire, a cependant été rejeté par les Colombiens. Si les zones touchées par le conflit ont voté en majorité pour l’accord de paix, le reste du pays a voté contre. Cependant, si le non a obtenu 50% des voix, ce résultat est à nuancer par le fait que près de 63% des Colombiens ne sont pas allés voter. Cet accord prévoit notamment l’insertion des FARC dans le système politique, en les autorisant à former un parti, et la réinsertion des guérilleros dans la société colombienne. Alvaro Uribe, quant à lui, était plutôt contre cet accord qu’il pensait trop favorable aux FARC[18].

Le processus de paix entre l’Etat colombien et les principaux groupes armés est donc entamé, cependant il reste à déterminer, si, une fois le processus aboutit, la violence ne prendra pas une autre forme, notamment à travers de nouveaux acteurs comme les groupes criminels émergents qui se constituent à l’issue des démobilisations. De plus, si une paix est réellement atteinte, le gouvernement colombien devra garder en mémoire que le développement est un facteur de stabilité qui peut nettement contribuer au maintien de cette paix. Il ne s’agit pas d’abandonner l’investissement effectué dans le social et les infrastructures une fois le territoire reconquis, et de délaisser à nouveau les zones périphériques. Eduardo Pizarro, ancien président de la Commission des réparations dues aux victimes, craint le scénario qui s’est produit au Guatemala et au Salvador, où le post-conflit est devenu plus violent que le conflit lui-même ne l’était[19]. Aujourd’hui encore, le processus de paix semble embourbé. Des communautés entières continuent à être délaissées par les autorités étatiques, et des défenseurs des droits humains à être assassinés[20].

Article proposé par Isabelle Kemmel, analyste en Relations Internationales

[1] Cario, Jérôme, et Antonin Tisseron. « De l’enfer au purgatoire. Les forces armées colombiennes en contre-insurrection », Stratégique, vol.  100-101, no. 2, 2012, pp. 191-205.

[2] Giraldo Javier, cité par Calvo Ospina Hernando, « Les paramilitaires au cœur du terrorisme d’Etat colombien », Le Monde Diplomatique, Avril 2003, pp. 10-11

[3] Coulloume-Labarthe, Jean. « Nouvelles conflictualités et défense moderne : l’approche globale », Raisons politiques, vol. 32, no. 4, 2008, pp. 95-107.

[4] Ibid.

[5] « Sécurité humaine et développement humain au Bénin », Rapport national sur le développement humain, 2010-2011, PNUD, pp. 30-36

[6] Ibid. p. 36

[7] Cario, Jérôme, et Antonin Tisseron « De l’enfer au purgatoire. Les forces armées colombiennes en contre-insurrection », Stratégique, vol.  100-101, no. 2, 2012, pp. 191-205.

[8] Atehortúa Cruz, Adolfo León, et Diana Marcela Rojas Rivera. « La politique de sécurité démocratique d’Uribe Vélez : éléments pour une analyse critique », Problèmes d’Amérique latine, vol. 83, no. 1, 2012, pp. 81-99.

[9] Cario, Jérôme, et Antonin Tisseron (2012), pp. 191-205.

[10] Ibid.

[11] Atehortúa Cruz, Adolfo León, et Diana Marcela Rojas Rivera. « La politique de sécurité démocratique d’Uribe Vélez : éléments pour une analyse critique », Problèmes d’Amérique latine, vol. 83, no. 1, 2012, pp. 81-99.

[12] Ibid.

[13] Jouve Arnaud, « Colombie vers une paix violente ? », RFI, 22 avril 2016

[14] Gayral Michèle, « Loi « Justice et paix » : l’effroyable bilan », RFI, 16 juillet 2009

[15] “5 facts about Colombia’s land restitution process”, Amnesty International, 27 November 2014

[16] Grajales Jacobo, « La Terre entre guerre et paix : politiques foncières et sortie de conflit en Colombie », Les études du CERI, Sciences po centre de recherche international, no. 223, septembre 2016.

[17] “5 facts about Colombia’s land restitution process”, Amnesty International, 27 November 2014

[18] Ventura Christophe et Marion Roussey, « Colombie : les conséquences du rejet de l’accord de paix », info.arte.tv

[19] Pizarro Eduardo, cité par Jouve Arnaud, « Colombie vers une paix violente ? », RFI, 22 avril 2016

[20] Amnesty International, « Le gouvernement n’assure pas la sécurité des civils, s’abstenant de faire face aux nouvelles menaces », 22 novembre 2017

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