Le Nationalisme Taïwanais : la construction nécessaire de l’identité

En septembre dernier, la présidente taiwanaise Tsai Ing-Wen a affirmé lors du Congrès national son parti, le DPP, vouloir réformer la Constitution. A l’aide de Think Tank, le parti tentera de proposer de nouvelles réformes concernant 12 enjeux tels qu’une meilleure participation et diplomatie internationale, la sécurité régionale, la défense nationale, les droits de l’Homme et les libertés individuelles ou encore la sécurité sociale. Portée au pouvoir par une jeunesse nationaliste, ses futures réformes, notamment celles sur la présence taiwanaise sur la scène internationale, risquent de ne pas plaire à la Chine qui ne voit déjà pas d’un très bon œil la volonté de la présidente de réduire la dépendance de Taipei avec Pékin. Il est donc intéressant de revenir sur l’émergence d’une identité taiwanaise tantôt assimilée à la montée d’un nationalisme taïwanais.

L’Evolution de la Conscience Taïwanaise

L’idée d’une conscience taiwanaise s’est faite au fur et à mesure de l’histoire de Taiwan. Rappelons que ce territoire subi la colonisation japonaise de 1895 à 1945 avant d’être transférée à la fin de la Seconde Guerre mondiale à la Chine continentale. Edward Friedman explique que la conscience taiwanaise s’est construite à travers un discours politique et social mais aussi grâce un mouvement culturel développé par les intellectuels taiwanais dès les années 20[1].  La colonisation japonaise a modernisé la société taiwanaise mais a surtout été violente. S’est donc développée face à ces violences une conscience taiwanaise qui se voulait liée à une identité chinoise dit « chinesesness »[2]. Toujours d’après Edward Friedman, cette identité a été construite par des intellectuels qui se revendiquaient de la culture des Han, soit en opposition avec les politiques d’assimilation des japonais. En effet, de nombreux taiwanais avaient pour descendants des Han de la Chine continentale qui avaient migrés vers Taiwan. Ce sentiment d’être proche des chinois, eux aussi subissant les violences japonaises, a permis aux taiwanais de développer une première forme d’identité nationale, calquée sur une solidarité avec la Chine. Les intellectuels taiwanais ont joué un rôle majeur dans le développement de cette conscience notamment à travers les littératures et langages de la Chine des années 1910. D’ailleurs, les journalistes travaillaient sous l’étiquète «  Taiwanese New Literary Movement » qui a aidé à créer une littérature taiwanaise moderne.

Mais en réalité, à la suite de la décolonisation japonaise et du rapprochement avec la Chine continentale, la conscience taiwanaise ne s’est pas harmonisée avec la nation chinoise comme avaient prévus les intellectuels. Pour Jean Pierre Cabestan, l’identité nationaliste taiwanais s’est développée à travers l’opposition entre «les continentaux arrivés avec Chiang en 1945-1949 (waishengren, aujourd’hui environ 13 % de la population) et les Taiwanais de souche (benshengren, 87 %), que d’une volonté de s’extraire de la nation chinoise».[3] Tentons de comprendre cette opposition en partant d’un événement important de l’histoire de Taiwan.

Le massacre 228, un tournant majeur

D’après Jean Pierre Cabestan, l’incompétence et la corruption des dirigeants chinois mais aussi «leur méfiance à l’égard d’une population dont ils surestimaient la « nipponisation », puis la répression qui suivit la révolte locale du 28 février 1947 ont durablement brisé le rêve taïwanais d’un retour harmonieux à la nation chinoise»[4].

Le massacre du 28 février 1947 ou aussi appelé « l’incident du 28 février » marque une fissure importante entre les chinois et taiwanais mais aussi la genèse d’un nationalisme. Le 27 février 1947, une taïwanaise qui vendait des cigarettes au marché noir est agressée par des officiers de la police chinoise issus du bureau du monopole du tabac. Alors que la vendeuse a demandé aux officiers de lui rendre sa marchandise, un officier pointe son arme sur elle ce qui attire l’attention de la foule autour qui décide d’intervenir. Un officier a donc tiré dans la foule, tuant un spectateur. Cet incident fut la goutte de trop pour les taiwanais déjà remontés contre l’inflation, le taux de chômage et la corruption du gouvernement nationaliste.

Le 28 février, un mouvement anti-gouvernemental se rassemble et demande l’arrestation des hommes responsables du meurtre le jour précédent. Tandis que le mouvement se propage, des forces de sécurité tirent sur les manifestants faisant plusieurs morts. Pendant plusieurs semaines, les civils taiwanais vont s’organiser et multiplier les protestations parfois violentes sur tout le territoire mais aussi en Chine continentale. Ces actions furent coordonnées par des civils volontaires, des étudiants, des anciens militaires de l’armée japonaise. En parallèle de ces mouvements sociaux, des leaders locaux et figures intellectuels décident de créer un «Settlement Committee » soit un comité de règlement qui voulait présenter au gouvernement une liste de 32 réformes pour l’administration provincial dont une plus grande autonomie et l’organisation d’élections libres.

Le gouvernement nationaliste de Chen Yi après avoir mis en place la loi martiale, rassembla une armée qu’il envoya à Taiwan le 7 mars afin de restaurer l’ordre. Ces violences menèrent à trois jours de meurtres et pillages, soit une violence inouïe qui marqua les esprits des taiwanais. En moins de deux semaines, les manifestations furent tues par l’armée et Chen Yi exécuta ou incarcéra les leaders du comité de règlement qu’il put identifier. Ce fut le début de la période dite « White Terror » qui dura jusqu’en 1987. Pendant plus de 40 ans, environ 140 000 opposants politiques furent arrêtés et on recense entre 3000 et 4000 exécutions de la part du gouvernement du Guomindang.

Durant cette période, une fissure se créa entre les chinois et taiwanais, notamment suite aux propos des officiels chinois et journalistes. Ces derniers considéraient que la population de Taiwan avait subi une «enslavement education» de la part des japonais ce qui se résumait à des déficiences mentales, propos qui agacèrent les activistes japonais mais qui entraîna surtout une conscience d’une distinction chez les taiwanais entre un « nous » représentant le peuple et « eux » pour désigner les chinois. Cependant, la répression du KMT empêcha la diffusion de cette conscience et l’émergence d’une identité taiwanaise. Identité qui après s’être construite post-décolonisation, s’est renforcée avec la violence du Guomindang et le non-respect des chinois pour les taiwanais.

Stéphane Corcuff, sinologue et taïwanologue, s’exprimait en 2008 sur le massacre 228 : «The 2/28 Incident was in every sense a founding massacre, the birth certificate of Taiwan’s independence movement, which soon developed abroad into an initial form of anti-Chinese, anti-«Chiang Kai-shek’s clique» promoting the «Independence of Taiwan» from the ROC on Taiwan

Par ailleurs, le slogan « dangwai » qui peut signifier « hors parti » a connu un sens politique à la suite de cette purge des opposants politiques. Ce slogan est par la suite devenu un mouvement politique mené entre autre par le mouvement littéraire TNLM (Taiwan new literature movement) qui a eu un impact culturel important chez les taiwanais et l’émergence d’une identité propre à ce peuple. Samia Ferhat-Dana, politologue et spécialiste de Taiwan, expliquait en 1998 que «l’émergence du mouvement dangwai avait donné naissance à la conscience taiwanaise, que nous considérons comme une conscience politique tendant à valoriser, au sein d’un cadre étatique protégé, le respect des droits de la majorité»[5]. Conscience que nous allons le voir, a été instrumenté politiquement.

L’instrumentalisation politique de l’identité taïwanaise

Jean Pierre Cabestan explique que la conscience dite Taiwan yishi et l’identité taiwanaise dite Taiwan rentong, ont été «fondées sur un parcours historique spécifique, ainsi qu’une revendication autonomiste et démocratique des élites taiwanaises qui a peu à peu donné naissance à un véritable mouvement indépendantiste»[6]. Alors que la première forme d’une conscience taiwanaise s’est développée sous la colonisation nippose, la deuxième forme de cette conscience, et même l’idée d’une identité taiwanaise s’est forgée dès 1945 avec l’émergence d’un courant indépendantiste. Cette identité serait donc politique et culturelle mais fut réprimée pendant la loi martiale imposée de 1949 à 1987.

Dès les années 70, cette identité s’est renforcée grâce à la revue Meilidao, ou Formose, tenue par l’opposition qui était à la fois culturelle et politique. Cette revue est surtout connue suite au «Formosa Incident» qui eut lieu en 1979. Cette année-là, des membres de la revue ont manifesté le jour des droits de l’Homme pour promouvoir la démocratie à Taiwan et le droit à l’autodétermination, soit les valeurs revendiquées par la revue. Les leaders de cette protestation furent arrêtés par le gouvernement de Taipei sous les ordres de la Chine continentale, qui ne prit pas à la légère ce mouvement politique et culturel. En effet, les premiers numéros du magazine se sont vendus à plus de 100 000 copies, ce qui laissait présager déjà l’importance de l’organisation des nationalistes taiwanais.

Il faudra cependant attendre les années 80 pour que puisse se revendiquer et construire publiquement cette identité taiwanaise. Chiang Ching-Kuo, alors président, a accepté la formation d’une opposition politique et mis fin à la loi martiale. De là commence le processus de démocratisation de Taiwan et surtout une montée en puissance d’un nationalisme culturel. Ce nationalisme, toujours d’après Cabestan se définit comme «des pensées et mouvements qui consolident l’indépendance de Taiwan » et « une communauté souveraine politique, une nation autonome »[7].

Nous l’avons dit précédemment, le slogan « dangwai » était avant tout culturel. Or, il est devenu dans les années 80 un moyen de parler de l’autodétermination  de l’avenir de Taiwan par le peuple de Taiwan («self-determination of Taiwan’s future by the people of Taiwan»). De même, suite au processus de démocratisation, on a pu se voir développer l’idée d’un « unforgettable other » soit les japonais puis les chinois et qui fut instrumentalisé dans la politique du gouvernement et notamment du parti d’opposition, le PDP, créé illégalement en 1986.

L’opposition politique, qui a remporté un quart des municipalités en 1989, a participé à l’élaboration de slogans pro-nationalistes mais aussi en forgeant une identité politique (le parti) et culturelle qui ne se base plus uniquement sur la littérature/presse mais aussi grâce aux musées. Lee Wei-I considère ainsi qu’il y a un lien entre la construction culturelle taiwanaise et celle de l’identité collective[8]. A la fin des années 80, à la suite de mouvements sociaux actifs et d’une mutation du régime politique, la décolonisation va permettre une nationalisation de Taiwan et d’une «communautarisation» de la société, toujours d’après Lee Wei-I. Les musées qui vont se créés dans les années 90, notamment dans les provinces locales vont aller de pair avec les mouvements identitaires. Ces musées, construits par le gouvernement aura une symbolique culturelle suffisamment importante pour construire une identité collective, toujours en opposition entre le « nous » du peuple de Taiwan et « eux » soit la période de 1895 à 1987.

Cette identité taiwanaise aura un impact tellement important que l’on verra en l’an 2000 la victoire de Chen Shui-bian, candidat indépendantiste, aux élections présidentielles. Mais depuis quelques années, on voit ce nationalisme réémerger et reprendre du souffle grâce à la jeunesse taiwanaise.

Une jeunesse mobilisée

Loin d’être dépolitisée, la plus grande manifestation de la jeunesse taiwanaise reste probablement celle de 2014, dite le mouvement des tournesols. Alors que Taipei et Pékin avaient conclu un nouvel accord commercial, que le gouvernement taiwanais voulait imposer à sa population, les étudiants occupèrent pendant trois semaines le Parlement et réunis des centaines de milliers de manifestants, la plupart étant des jeunes, afin de faire reculer le gouvernement. Les étudiants voyaient ce énième accord commercial comme la mainmise de Pékin sur Taiwan. Le nationalisme des taiwanais ne s’est pas essoufflé après ces manifestations, puisque rapidement une nouvelle formation politique s’est créé : le New Power Party (NPP), hérité de ce mouvement de 2014 et fondé par des activistes.

Lors des dernières élections législatives, certains candidats ont d’ailleurs fait leur entrée à l’Assemblée, ayant pour volontés de renforcer les pouvoirs du Parlement, militer pour la reconnaissance de Taiwan sur la scène internationale et même s’attaquer aux biens acquis par le Kuomintang pendant la loi martiale. En revanche, les jeunes ont massivement propulsé Tsai Ing-Wen la nouvelle présidente en 2016 à la suite du scandale de corruption de politique touchant l’ancien président. Sa volonté de réduire la dépendance de Taiwan vis-à-vis de la Chine continentale a plus aux jeunes qui n’hésitent pas à afficher sur leur passeport l’étiquette de « Republic of Taiwan » s’attirant les fureurs du gouvernement de Pékin.

Nous l’avons dit, le NPP veut s’attaquer au passé taiwanais sous l’administration chinoise, sans pour autant avoir vécu eux-mêmes la plupart des événements. Les politiques d’éducations et culturelles mises en place lors du processus de démocratisation ont donc permis la continuité d’une identité taiwanaise et d’une conscience collective qui veut pouvoir avoir une place plus importante à l’international. Il ne reste plus qu’à attendre le développement du NPP et même des politiques de Tsai Ing-Wen qui vont des deux côtés instrumentaliser cette conscience taiwanaise pour rassembler la société sur l’avenir de Taiwan.

Conclusion

L’idée d’une conscience taiwanaise, plus tard traduit par une identité taiwanaise et une poussée du nationalisme, est avant tout une évolution historique. Cette identité s’est forgée à la suite de la colonisation japonaise, d’abord en se rapprochant d’une culturelle chinoise, avant de s’en détacher face aux violences de la Chine continentale post Seconde Guerre mondiale.

Le mépris des chinois et les injustices commises envers Taiwan ont permis l’émergence d’une identité taiwanaise culturelle puis politique grâce à une opposition violemment réprimée durant la loi martiale.

Aujourd’hui, cette identité taiwanaise va de pair avec l’idée d’un nationalisme taïwanais, soit la volonté d’indépendance par rapport à Pékin. La jeunesse, qui a pu profiter des politiques culturelles du gouvernement lors du processus de démocratisation, se retrouve en ligne de front pour s’émanciper de la Chine et n’hésite pas à s’opposer grâce à des mouvements sociaux aux anciennes politiques jugées trop proches du continent. La présidente actuelle, Tsai Ing-Wen, portée par la jeunesse, devra les convaincre de sa volonté d’émancipation, notamment en réformant la Constitution et en faisant de Taiwan un acteur présent sur la scène internationale, peu importe les menaces de Pékin.

Article proposé par Charlène Dupé, étudiante en Sciences Politiques (ULB Bruxelles) et précédemment publié sur son blog personnel, à retrouver ici.

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