l’Ange en Décomposition

Le 25 novembre 1970, Yukio Mishima s’est « spectaculairement donné la mort, par seppuku, avec l’un des membres de la société paramilitaire qu’il avait créée, après avoir pris en otage un général et adressé un discours aux hommes d’une caserne des forces d’autodéfense. »  [1] Tout à la fois littéraire et politique, ce geste désespéré, qui couronnait brutalement les derniers mots du sacrifié (« la vie humaine est brève, mais je voudrais vivre toujours ») trahissaient une problématique toute japonaise : comment faire revivre l’armée nippone sans pour autant convoquer les spectres d’une époque mondialement honnie ? Il serait tentant, à fortiori du point de vue occidental, de considérer la mort de Yukio Mishima comme l’amère évasion d’un nationaliste déçu. Mais l’acte est tout à la fois plus primaire, et plus subtil : il constitue dans une certaine mesure la conclusion inévitable et sincère d’une réflexion stérile, d’une bataille pour ressusciter l’âme, partiellement fantasmée, d’un Japon déchu, et ce malgré les craintes justifiées d’opinions publiques acquises au caractère sacré de la paix mondiale. Près de 50 ans plus tard, cette problématique demeure bien vivace [2] depuis plusieurs décennies, certains responsables politiques japonais plaident pour la revalorisation de l’outil militaire. D’autres s’opposent frontalement à toute réforme allant en ce sens, encore sensibles à l’usage inhumain qu’il fut fait des forces armées nippones. Mais l’éveil d’une Chine ambitieuse et conquérante, forte d’une multitude de récents succès, réaffirme quotidiennement l’urgence de trancher le nœud gordien. Le Japon s’engagera-t’il sur la voie de la remilitarisation ?

*

Commençons par rappeler quelques faits peu médiatisés : la question n’est à vrai dire pas de remilitariser ou non la nation japonaise mais plutôt de réformer l’usage qu’il peut être fait d’une armée moderne, aux moyens bien réels et à la technique maîtrisée. Les Forces Japonaises d’Auto-Défense (FJA) n’ont en effet rien à envier à la plupart des armées occidentales, avec un budget annuel avoisinant les 41 milliards de dollars (2016) et près de 250,000 personnels actifs, équipant blindés, navires et aéronefs modernes et performants. Du point de vue opérationnel, de récentes participations, notamment à l’intervention américaine en Irak, mais encore à des Opérations de Maintien de la Paix (OMP) ont certes provoqué « la fin d’une ère » [3] pour une opinion publique anxieuse, mais ont surtout permis aux troupes japonaises d’accumuler une expérience sans laquelle la puissance militaire demeure toute relative. Cela ne s’est évidemment pas fait sans peine, car « au sein de l’opinion publique, une majorité de Japonais demeurent hostiles à l’envoi de troupes à l’étranger pour des combats » [4] mais les responsables politiques japonais sont parvenus à dépasser ces oppositions en privilégiant la participation à des OMP, comme au Timor Oriental (2004) mais aussi au Népal (2007) et désormais au Soudan du Sud. Les FJA disposent d’un budget conséquent, de moyens modernes et d’expériences réelles du terrain, même si incomparables aux expériences états-uniennes ou françaises. Ce n’est donc pas tant à l’idée d’entretenir une armée puissante que s’oppose une partie du peuple japonais, mais plutôt à la possibilité d’utiliser cet outil pour faire le mal, un traumatisme compréhensible à la lumière des crimes commis par l’Armée Impériale Japonaise. Gravé dans le marbre par l’article 9 de la constitution nationale affirmant la renonciation à la guerre [5] cette opposition établit par la lettre sa profonde dualité : une approche restrictionniste de cet article affirmant qu’il « ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre » rend déjà anticonstitutionnelle l’existence des FJA. Une approche antirestrictionniste, nourrie entre autres par les conflits coréens et vietnamiens de la Guerre Froide et par la montée en puissance de l’acteur chinois, se contente de réaffirmer la nature strictement défensive de ces forces. Au-delà des traumatismes précédemment évoqués, l’opposition à toute révision constitutionnelle se base aussi sur des arguments structurels : l’extrême-droite et ses discours nationalistes et encore très influente au Japon où ses positions sont en partie banalisées. Un scandale politico-financier dissimulant mal la prégnance bien réelle des thèses nationalistes dans l’esprit d’une fraction de la droite japonaise [6] s’est chargé de rappeler récemment la porosité des frontières entre les patriotes sincères et les nationalistes parfois révisionnistes. L’idée selon laquelle l’article 9 constituerait une digue limitant certes l’influence internationale du Japon mais neutralisant simultanément toute nouvelle tentation impérialiste demeure très vive chez les pacifistes japonais. Une fissure, aussi modeste soit elle dans cet ouvrage salvateur, et ces derniers craindront la catastrophe.

Il n’est pas étonnant qu’une telle « révolution » morale et politique suscite des antagonismes aussi profonds. En quelques décennies à peine – une poussière dans l’histoire nippone ! – la population japonaise, privée au sortir du second conflit mondial de la simple possibilité de pratiquer un art martial [7] martyrisée par le recours à l’arme nucléaire à Hiroshima et Nagasaki, humiliée par la présence militaire américaine – qui aujourd’hui encore, suscite une réelle hostilité [8] – se voit désormais mise en concurrence avec la Chine, à qui l’on prête volontiers des appétits régionaux, si ce n’est internationaux. Le pacifisme a été pour ainsi dire inscrit au fer rouge dans l’identité japonaise, au terme de furieux débats relatés notamment dans Les Notes de Hiroshima de Kenzaburō Ōe. On demande aujourd’hui à ce même peuple de parcourir le chemin inverse, alors même que le travail de mémoire n’a pas été totalement fait, que la classe politique japonaise est relativement disqualifiée, et que le leadership américain s’incarne à travers un président aux positions discutables et fébriles, incapable de rassurer ses alliés de cœur et de circonstance. Et que la révision de la constitution japonaise soit présentée comme un éveil [9] ne contribue pas à apaiser un débat houleux, en stigmatisant plus avant les intellectuels comme Shūichi Katō qui militent pour la préservation de l’article neuf.

Qu’un état possédant depuis plusieurs siècles une culture et une histoire aussi riche cherche à recouvrer tous les instruments de sa souveraineté n’est en soi pas incompréhensible. Malgré une parenthèse impérialiste (1894-1945) et une nature géopolitique actuellement ambigüe, le Japon est un pays qui, comme la majeure partie des nations non-occidentales, a souffert des ambitions politiques européennes et nord-américaines pendant de longues parts de son histoire. De la politique interventionniste du Commodore Perry [10] à l’occupation militaire du Général MacArthur [11] le Japon s’est systématiquement vu dénié le droit de conduire sa propre destinée : la pensée occidentale y a été introduite par des missionnaires portugais ; le libéralisme, par des canons états-uniens et l’ordre nouveau institué par des forces d’occupation. Ces différentes dynamiques n’ont pas contribué à apaiser une nation désormais bipolaire, souvent déçue par l’ouverture, et dont certains citoyens continuent de considérer la remilitarisation comme l’ultime étape d’une aventure inaugurée par l’ère d’Edo : la conquête par le Japon d’une indépendance complète.

Mais, et c’est là que le bât blesse, la lutte pour la restauration de la souveraineté japonaise n’est pas tant aujourd’hui conduite par des patriotes animés de telles intentions : elle est au contraire emmenée par une élite nippone conservatrice, alignée sur son allié et protecteur nord-américain et naturellement encline à combattre l’émergence d’une quelconque puissance à même de remettre en cause la Pax Americana. Dans un tel environnement, des forces armées japonaises pensées pour la projection et l’engagement international ne pourraient constituer qu’une force d’appoint zélée aux aventures militaires états-uniennes : un état de fait qui, sans réellement rendrae sa pleine souveraineté au Japon, risquerait bel et bien de créer un nouveau facteur de déstabilisation régional et même mondial. Cette inquiétude est bien réelle et ne constitue pas seulement un argument confortable pour des nations naturellement opposées à l’émergence d’un Japon militairement proactif comme la Russie et la Chine : elle continue de fédérer derrière elle une part conséquente de la société japonaise [12] elle-même.

Le débat entre opposants et partisans de cette réforme est difficile à trancher du fait même de l’identité conflictuelle et quasi-inédite du Japon, à la fois victime et artisan de l’impérialisme, occupé et occupant. Pourtant, il serait presque fataliste de priver le Japon d’un tel outil sous couvert d’éviter la répétition d’horreurs passées : l’important n’est pas tant de trancher dans un sens ou dans l’autre la question de la réforme constitutionnelle, mais plutôt de s’assurer que des forces armées japonaises pourvues de nouvelles doctrines seraient à la fois contrôlées par les autorités civiles nationales et le résultat d’une réelle volonté populaire. C’est en ce sens que devraient aller les partisans de la réforme s’ils espèrent un jour rendre l’idée qu’ils défendent depuis déjà plusieurs années un tant soit peu plus séduisante qu’à l’heure actuelle, à la fois pour le peuple nippon et pour ses partenaires internationaux.

Article proposé par Hugo Decis, étudiant en Relations Internationales (IRIS Sup’)

[1] Le grand saut dans le vide de Yukio MishimaBrunot Lesprit, le Monde

[2] Constitutional Revision in JapanJeffrey W. Hornung, Foreign Affairs

[3] End of an era as Japan enters IraqJonathan Watts, The Guardian

[4] Le Japon révise sa Constitution PacifiqueDorian Malovic, La Croix

[5] Constitution du Japon (1946) – Université de Perpignan

[6] Japon : l’extrême droite et le scandale de l’école Moritomo GakuenVictoria Leroy, Asialyst

[7] Histoire de l’Aïkido – Fédération Française d’Aïkido

[8] La base d’Okinawa, épine dans le pied du premier ministre japonaisG. McCormack, Le Monde Diplomatique

[9] Japan AwakensMichael Auslin, Foreign Policy

[10] Commodore Perry and Japan – Asia for Educators

[11] Occupation and Reconstruction of Japan, 1945–52Office of the Historian, US Department of States

[12] Le Japon ouvre la voie à la révision de sa Constitution pacifiste – Le Monde

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